Le rouge de la vengeance se voyait mêlé au sang distillé sur le sol, tranchant nettement avec le bleu corinthien dans lequel les enfants se noyaient jadis.
L’horreur d’une tragédie dans le calme de la cité prospère où les gens rient, prient, et commercent entre le Péloponnèse et la Grèce continentale.
Celle qui fut belle devint ce qui fut haine et Médée n’avait que mort à revendre.
Le corps de ceux qui criaient sous les supplices infligés par leur mère, il y a à peine quelques minutes, était indissociable des rivières du Tartare.
Leur cœur sorti de ce qu’on pourrait percevoir comme une poitrine, écrasés par les coups de poignard d’un monstre qui autrefois était figure de force.
Médée frappait, lame en main, cette même main baisée il y a de cela une éternité par le chien galeux qui lui avait tout pris.
Elle continuait de planter l’arme en boucle dans un amas de chairs à l’odeur putride.
Cela faisait sens pour elle.
Tout faisait sens.
Ce n’étaient point eux les martyrs.
Ce n’était point elle le monstre.
Celui qui, un soir, avait tendu la voile blanche du paradis avant qu’elle ne devienne rouge de douleur.
Il était le monstre.
Il n’y avait ni pardon ni regrets sous les cris déchirés des massacrés.
Et elle n’attendait ni Jason, ni pitié d’aucune divinité.
Elle ne voulait que l’amour et, une fois celui-ci perdu, n’a eu que cette envie de souffrance.
Alors, le poignard arrêta sa frénésie dans un calme troublant de poésie.
Elle venait de terminer son œuvre, qui toucha les cieux.
Et quand le ciel devint rouge et que Jason ouvrit les yeux, il comprit que sa lignée s’était brutalement éteinte, dans un vacarme de poésie.
Il était parti, de chagrin peut-être, mais l’histoire voulut que les « héros » grecs ne se battent que pour leur honneur et que l’amour n’ait pas sa place en tragédie.
Médée, dans le rouge le plus total, n’attendait que celui qui lui offrirait sa plus belle histoire.
Celle qui a repris ce qu’on lui avait dérobé.
Celle qui se sentait morte et qui, dans la chaleur de son sang mêlé à celui du diable, se voyait divine.
Celle qui n’avait plus d’yeux que pour les bouts d’enfants étalés à la fois sur le sol, sur les murs, dans le ciel et dans ses mains.
Elle se blottit alors contre la chair de ceux qu’elle avait chéris avant que le mal ne vienne les lui reprendre.
Elle n’a pas fait cela de gaieté de cœur, les dieux l’y ont forcée, il l’y a forcée.
Elle n’a fait que rendre justice.
Non pas seulement à elle-même, mais à toutes ces femmes détruites par des héros sans culpabilité, et pour qui le mot « amour » n’a aucune vérité.
Dans la chaleur du rouge, elle observa la mer, espérant que Jason vienne.
Le visage vide.
La terre tremblante.
Rien ne se dégageait de la scène macabre qui venait de se dérouler sous les yeux des dieux.
Personne n’avait aimé.
On criait au scandale à l’Olympe.
À l’absence de moralité.
À la honte d’avoir créé une œuvre telle que celle de Médée.
Seul l’un d’eux riait et la prenait en pitié.
Et pour récompenser le chef-d’œuvre de l’histoire qui venait de s’écrire devant lui, il lui envoya un char avant que ne tombe la pluie.
Jason, débarquant sur les côtes de la ville, vit cette femme rouge criant dans la nuit, les bras pleins de chairs tombant au fil de sa course sur la plage du débarquement des Corinthiens.
À peine avait-il posé pied à terre qu’elle partait déjà en direction d’Athènes.
Si ce n’est pas là qu’il obtiendra vengeance, il massacrera sa famille dans les plus grandes souffrances.
Et en enfer il la reverra, car lui-même s’y résigne.
Encore faut-il qu’à leur mort, les dieux l’y destinent.